lundi 13 juin 2016

Voir, être, créer

Voir, pour toi, c'est être la cause de tout ce qui est.
...

Et puisque voir pour toi, c'est savoir, il me vient à la pensée que tu ne vois pas toute chose en toi comme un miroir vivant car alors ta science tirerait son origine des choses. 
Puis il me vient à la pensée que tu vois toutes choses en toi ainsi qu'une puissance se regardant elle-même, comme la puissance germinative de l'arbre verrait en elle l'arbre en puissance, si elle se regardait elle-même, car la puissance germinative est l'arbre en puissance.
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Tu te crées toi-même comme tu te vois toi-même.
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Créer pour toi, c'est être. 

Nicolas de Cues, Le Tableau ou La Vision de Dieu, IX, X, XII

Quand la conscience désirante se retourne sur elle-même, elle prend conscience que tout est en elle.
Et cette conscience d'envelopper tout en soi, comme l'arbre dans la graine, est la conscience créatrice.

L'Omnivoyant

Nous avons tous fait l'expérience de contempler la Joconde, 
et d'être suivi en retour par son regard.
Nicolas de Cues explore ce phénomène fascinant dans Le Tableau ou la vision de Dieu.
Le point de départ est "l'image d'un omnivoyant dont le visage est peint avec un art si subtil qu'il semble tout regarder à l'entoure". Voici un exemple, certes imparfait car un peu abîmé, mais c'est une icône :


Or, "Dieu est theos parce qu'il voit toutes choses."
Il voit tout, et il voit chaque détail.
Un regard d'unité sans confusion.
Un regard ordinaire, en revanche, ne peut voir un objet sans écarter les autres.
Mais ce Regard embrasse tout et chacun, l'impersonnel comme le personnel.
On peut également rapprocher ce phénomène de celui du reflet du soleil sur l'eau, par exemple : chacun voit que l'unique soleil pointe vers lui, vers elle, c'est-à-dire vers l'immensité vide qui enveloppe toutes choses, et qui est donc Dieu, ou du moins à l'image de Dieu, qui est "le regard non réduit". "
Ce regard absolu embrasse tous les modes du voir", dit Nicolas.
Et en lui, point de séparation entre la réalité et les apparences. Les apparences ne cachent pas la réalité : "En Dieu très parfait, la perfection de l'apparence est vérité". L'apparence est l'apparence de la réalité, à égalité, en harmonie et sans nulle tromperie.
En outre, même une "vision réduite", qui voit ceci en excluant cela (apohana, dirait les bouddhistes et Abhinava), n'existe que dans ce Regard en dehors duquel il n'y a qu’aveuglement : "la vision absolue est dans tout regarde, puisque c'est par elle qu'est toute vision réduite et que celle-ci ne peut aucunement exister sans elle". La Reconnaissance (pratyabhijnâ) ne dit pas autre chose. La Vision Sans Tête ne dit rien d'autre non plus. 
Et ceci explique aussi l'égoïsme et la folie des vivants. Car ce regard est félicité, et se confond avec l'être de tout être. Pas conséquent, comme ce regard est l'être le plus précieux, sans lequel rien n'est, hors duquel il n'est aucune vision, eh bien chaque être le désir plus que toute autre autre chose. Et, comme cet être est son être aussi bien, chaque être se désire et se préfère à tout autre. Sauf que cet amour, qui est amour de Dieu en sa vérité, est déformé et corrompu, pour ainsi parler, par l'identification au corps et à des préjugés. Comme dit Augustin, "Il n'est personne qui ne veuille être", car l'être est Dieu, et cet être est cette vision, ce Regard absolu qui embrasse, sans les confondre, tous les points de vue, chacun à sa place, selon son ordre et sa dignité propre. C'est pourquoi Nicolas dit : "Mon attachement à la vie est extrême car tu es la douceur de la vie".
Et dans cette vision de soi, ce Regard-amont-aimant, se trouve le salut de chacun, car "tu te penches, Seigneur, pour montrer ta face à tous ceux qui te cherchent. Car jamais tu ne fermes les yeux... Si tu ne me regarde pas avec l’œil de la grâce, c'est moi qui en suis la cause, moi séparé, détourné de toi, tourné que je suis vers quelque autre objet préféré à toi." Mais, même alors, nous sommes enveloppés dans ce Regard d'être, de vie, de sensation et de pensée. Même l'aveugle est voyant dans ce Regard, paradoxe qui est l'apanage du Seigneur absolu. 

Un chef-d'oeuvre. Pour voir cette Vision, voir ici :

Le Visible invisible

Nicolas de Cues dit :

"Le créateur incréé se voit lorsqu'il est invisible".

Voir que la Source n'est pas une chose, c'est voir qu'elle n'est pas de l'ordre des choses visibles, mais la voir par la vision qui éclaire et manifeste tout, tout en se manifestant. 



Nicolas poursuit :

"Tu m'es une fois apparu, Seigneur, comme invisible à toute créature, car tu es le Dieu caché infini. L'infinité est incompréhensible à tout mode de compréhension."

Ainsi, connaître Dieu, c'est d'abord connaître qu'il ne peut être objet de connaissance. Mais il reste alors une sorte de "cela" ineffable, que l'on ne peut penser que par négation. Mais en rester là, c'est en rester à une compréhension objective, fut-ce un indicible "x". On a beau redoubler les négations, Dieu reste toujours dans le domaine du "cela", indéfiniment réifié, "chosifié". Il faut donc poursuivre, mais dans une autre direction :

"Puis tu m'es apparu comme visible à tous, car une chose n'est qu'autant que tu la vois. Et elle ne serait pas en acte si elle ne te voyait pas. Car ta vision donne l'être puisqu'elle est ton essence. Ainsi, mon Dieu, tu es également visible et invisible. Invisible, tu l'es dans la mesure où tu es. Visible, dans la mesure où est la créature qui n'est qu'autant qu'elle te voit. Tu es donc, mon Dieu, invisible à la vue de tous et l'on te voit dans tout regard."

(Le Tableau, XII)

Autrement dit, il faut inverser la direction du regard, de l'attention, voir la vision elle-même. Alors Dieu s'éveille en moi, pour ainsi dire, et un cycle s'achève : Dieu s'est fait homme pour que l'homme se reconnaisse Dieu, en son fond, en la fine pointe de son âme. Le Créateur s'est identifié à la créature pour qu'en la créature le Créateur s'éveille à soi. Cette boucle est l'amour, moteur de l'évolution.

Mais cette reconnaissance, si elle marque certes la fin d'un cycle, signale aussi l'aube d'une nouvelle révolution, celle du chemin vers la coïncidence des opposés : la conscience impersonnelle s'incarne dans la personne. L'individu, poussé par le vent de la grâce, c'est-à-dire par l'éveil au Soi, à la conscience impersonnelle, s'avance sur les eaux du mystère de l'incarnation, telle une vague qui, parcourant l'océan, n'en demeure pas moins unique. Après l'unité, l'unicité personnelle. 

Quoi qu'il en soit, la conscience, Dieu, est à la fois visible et invisible. Invisible comme objet limité (quelque soient ses dimensions), mais visible car tout est illumination, manifestation de la Lumière, de la Vision.

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), de son côté, ne dit pas autre chose : Dieu est Conscience (caitanya), Vision (drik), Vague (ûrmi), mouvement immobile (spanda), "nonchalance pleine d'ardeur", et "mystère évident", grand mystère et grande évidence à la fois, comme le révèle le fameux vers du tantra de laDéesse souveraine de la Triade (Parâtrîshikâtantra) :

mahâ-guhya : grand mystère
ou
mahâ-a-guhya : grande évidence

Quoi de plus évident que la conscience ?
Quoi de plus mystérieux ?

Désordre humain, ordre divin

Ce qui paraît désordre serait-il partie d'un ordre supérieur ? Semblance de défaite est-elle victoire dans une vue plus vaste ? ...