lundi 13 juin 2016

Voir, être, créer

Voir, pour toi, c'est être la cause de tout ce qui est.
...

Et puisque voir pour toi, c'est savoir, il me vient à la pensée que tu ne vois pas toute chose en toi comme un miroir vivant car alors ta science tirerait son origine des choses. 
Puis il me vient à la pensée que tu vois toutes choses en toi ainsi qu'une puissance se regardant elle-même, comme la puissance germinative de l'arbre verrait en elle l'arbre en puissance, si elle se regardait elle-même, car la puissance germinative est l'arbre en puissance.
...
Tu te crées toi-même comme tu te vois toi-même.
...
Créer pour toi, c'est être. 

Nicolas de Cues, Le Tableau ou La Vision de Dieu, IX, X, XII

Quand la conscience désirante se retourne sur elle-même, elle prend conscience que tout est en elle.
Et cette conscience d'envelopper tout en soi, comme l'arbre dans la graine, est la conscience créatrice.

L'Omnivoyant

Nous avons tous fait l'expérience de contempler la Joconde, 
et d'être suivi en retour par son regard.
Nicolas de Cues explore ce phénomène fascinant dans Le Tableau ou la vision de Dieu.
Le point de départ est "l'image d'un omnivoyant dont le visage est peint avec un art si subtil qu'il semble tout regarder à l'entoure". Voici un exemple, certes imparfait car un peu abîmé, mais c'est une icône :


Or, "Dieu est theos parce qu'il voit toutes choses."
Il voit tout, et il voit chaque détail.
Un regard d'unité sans confusion.
Un regard ordinaire, en revanche, ne peut voir un objet sans écarter les autres.
Mais ce Regard embrasse tout et chacun, l'impersonnel comme le personnel.
On peut également rapprocher ce phénomène de celui du reflet du soleil sur l'eau, par exemple : chacun voit que l'unique soleil pointe vers lui, vers elle, c'est-à-dire vers l'immensité vide qui enveloppe toutes choses, et qui est donc Dieu, ou du moins à l'image de Dieu, qui est "le regard non réduit". "
Ce regard absolu embrasse tous les modes du voir", dit Nicolas.
Et en lui, point de séparation entre la réalité et les apparences. Les apparences ne cachent pas la réalité : "En Dieu très parfait, la perfection de l'apparence est vérité". L'apparence est l'apparence de la réalité, à égalité, en harmonie et sans nulle tromperie.
En outre, même une "vision réduite", qui voit ceci en excluant cela (apohana, dirait les bouddhistes et Abhinava), n'existe que dans ce Regard en dehors duquel il n'y a qu’aveuglement : "la vision absolue est dans tout regarde, puisque c'est par elle qu'est toute vision réduite et que celle-ci ne peut aucunement exister sans elle". La Reconnaissance (pratyabhijnâ) ne dit pas autre chose. La Vision Sans Tête ne dit rien d'autre non plus. 
Et ceci explique aussi l'égoïsme et la folie des vivants. Car ce regard est félicité, et se confond avec l'être de tout être. Pas conséquent, comme ce regard est l'être le plus précieux, sans lequel rien n'est, hors duquel il n'est aucune vision, eh bien chaque être le désir plus que toute autre autre chose. Et, comme cet être est son être aussi bien, chaque être se désire et se préfère à tout autre. Sauf que cet amour, qui est amour de Dieu en sa vérité, est déformé et corrompu, pour ainsi parler, par l'identification au corps et à des préjugés. Comme dit Augustin, "Il n'est personne qui ne veuille être", car l'être est Dieu, et cet être est cette vision, ce Regard absolu qui embrasse, sans les confondre, tous les points de vue, chacun à sa place, selon son ordre et sa dignité propre. C'est pourquoi Nicolas dit : "Mon attachement à la vie est extrême car tu es la douceur de la vie".
Et dans cette vision de soi, ce Regard-amont-aimant, se trouve le salut de chacun, car "tu te penches, Seigneur, pour montrer ta face à tous ceux qui te cherchent. Car jamais tu ne fermes les yeux... Si tu ne me regarde pas avec l’œil de la grâce, c'est moi qui en suis la cause, moi séparé, détourné de toi, tourné que je suis vers quelque autre objet préféré à toi." Mais, même alors, nous sommes enveloppés dans ce Regard d'être, de vie, de sensation et de pensée. Même l'aveugle est voyant dans ce Regard, paradoxe qui est l'apanage du Seigneur absolu. 

Un chef-d'oeuvre. Pour voir cette Vision, voir ici :

Le Visible invisible

Nicolas de Cues dit :

"Le créateur incréé se voit lorsqu'il est invisible".

Voir que la Source n'est pas une chose, c'est voir qu'elle n'est pas de l'ordre des choses visibles, mais la voir par la vision qui éclaire et manifeste tout, tout en se manifestant. 



Nicolas poursuit :

"Tu m'es une fois apparu, Seigneur, comme invisible à toute créature, car tu es le Dieu caché infini. L'infinité est incompréhensible à tout mode de compréhension."

Ainsi, connaître Dieu, c'est d'abord connaître qu'il ne peut être objet de connaissance. Mais il reste alors une sorte de "cela" ineffable, que l'on ne peut penser que par négation. Mais en rester là, c'est en rester à une compréhension objective, fut-ce un indicible "x". On a beau redoubler les négations, Dieu reste toujours dans le domaine du "cela", indéfiniment réifié, "chosifié". Il faut donc poursuivre, mais dans une autre direction :

"Puis tu m'es apparu comme visible à tous, car une chose n'est qu'autant que tu la vois. Et elle ne serait pas en acte si elle ne te voyait pas. Car ta vision donne l'être puisqu'elle est ton essence. Ainsi, mon Dieu, tu es également visible et invisible. Invisible, tu l'es dans la mesure où tu es. Visible, dans la mesure où est la créature qui n'est qu'autant qu'elle te voit. Tu es donc, mon Dieu, invisible à la vue de tous et l'on te voit dans tout regard."

(Le Tableau, XII)

Autrement dit, il faut inverser la direction du regard, de l'attention, voir la vision elle-même. Alors Dieu s'éveille en moi, pour ainsi dire, et un cycle s'achève : Dieu s'est fait homme pour que l'homme se reconnaisse Dieu, en son fond, en la fine pointe de son âme. Le Créateur s'est identifié à la créature pour qu'en la créature le Créateur s'éveille à soi. Cette boucle est l'amour, moteur de l'évolution.

Mais cette reconnaissance, si elle marque certes la fin d'un cycle, signale aussi l'aube d'une nouvelle révolution, celle du chemin vers la coïncidence des opposés : la conscience impersonnelle s'incarne dans la personne. L'individu, poussé par le vent de la grâce, c'est-à-dire par l'éveil au Soi, à la conscience impersonnelle, s'avance sur les eaux du mystère de l'incarnation, telle une vague qui, parcourant l'océan, n'en demeure pas moins unique. Après l'unité, l'unicité personnelle. 

Quoi qu'il en soit, la conscience, Dieu, est à la fois visible et invisible. Invisible comme objet limité (quelque soient ses dimensions), mais visible car tout est illumination, manifestation de la Lumière, de la Vision.

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), de son côté, ne dit pas autre chose : Dieu est Conscience (caitanya), Vision (drik), Vague (ûrmi), mouvement immobile (spanda), "nonchalance pleine d'ardeur", et "mystère évident", grand mystère et grande évidence à la fois, comme le révèle le fameux vers du tantra de laDéesse souveraine de la Triade (Parâtrîshikâtantra) :

mahâ-guhya : grand mystère
ou
mahâ-a-guhya : grande évidence

Quoi de plus évident que la conscience ?
Quoi de plus mystérieux ?

dimanche 20 mars 2016

Le Centre-Dieu



Dieu se goûte dans le fond de l'âme :

"C'est dans le fond de l'âme et outre elle-même [au-delà d'elle-même] où l'âme trouve, goûte et possède Dieu dans Dieu, et en la façon immense et divine de posséder et d'être possédé divinement. C'est là en ce fond, où l'âme s'y dissout d'elle-même et s'y résout toute en Dieu, et s'y divinise et y participe de la divinité plus noblement, plus hautement et plus excellemment les divines perfections de ce centre divin,de ce Centre-Dieu. 
Et de la suit nécessairement que notre âme se retirant davantage de la circonférence du dehors de ses sens à son centre intérieur et de son centre à Dieu, plus aussi elle s'y épure, elle s'y élève, elle s'y dilate et s'y anoblit par communication d'amour. Et ainsi elle y participe, goûte et savoure Dieu et ses divines perfections, d'autant plus qu'elles s'y approche intérieurement de lui, Centre de tous les centres."

Jean Aumont, L'Ouverture intérieure, 1660, p. 465

dimanche 13 mars 2016

Transformée en Dieu



Le but de la vie intérieure chrétienne et le même que celui de la sagesse des Anciens : devenir Dieu. L'enseignement des mystiques chrétiens reprend celui des mystiques platoniciens, emploie son vocabulaire et ses expressions. 

Ceci est évident dans ces deux passages où Maur de l'Enfant-Jésus, un Carme du Grand Siècle, décrit l'état de perfection auquel on peut parvenir en cette vie :

"C'est ici où l'âme achève sa course, et qu'elle se repose dans la jouissance de sa fin, autant qu'on le peut en cette vie mortelle [expression typiquement hellénique], et qu'il n'y a plus rien à faire pour elle. il semble qu'il n'y a [alors] plus rien à dire pour nous. 
Car elle st toute transformée en Dieu, et sa volonté et toutes ses puissances lui sont tellement assujetties, et si parfaitement gouvernées par son Divin Esprit qu'on peut dire que véritablement c'est Dieu qui fait tout là-dedans, et que la créature est comme la main d'un enfant qui apprend à écrire, et qui n'a presque aucun mouvement que celui qu'elle reçoit de la main du maître. 
Ou bien elle est comme une eau fort belle et fort claire, sur laquelle le soleil darde très vivement ses rayons, et imprime si parfaitement en elle son image qu'on dirait que le soleil est véritablement en elle. Et de fait elle reluit de sa lumière, qui éblouit aussi bien les yeux comme si on regardait le corps du soleil."

Maur, Montée spirituelle, 8ème et ultime degré

Dans une autre description de la vie intérieure, Maur commence par ce même degré, le plus haut :

"Celui qui est, qui vit, qui aime, qui combat, qui meurt est infiniment éloigné de ce qui n'est point encore en notre façon de concevoir, et qui en vérité est par-dessus toute essence, toute vie, tout amour, par-dessus la guerre ou la paix, la mort où la vie."

Ce qui revient à dire que la vie intérieure est faite de cycles de morts (vides) et de renaissances (plénitude), mais que ces états opposés tendent à se fondre en un état ineffable. Maur chante ainsi cette condition qui dépasse l'entendement :

"Ô que la créature est heureuse qui peut entrer dans cet abîme divin, où étant parvenue au bout de tous ses plus généreux efforts, elle se perd enfin soi-même, elle se noie dans cette mer immense et se laisse engloutir à la vie et à l'action de Dieu même, pour ne jamais plus vivre à soi-même ni pour soi, mais étant devenue toute divine, n'être plus sujette ni au temps ni au changement, sans penser à n'être ni à n'être pas, ni à mourir ni à ne mourir pas, mais sans distinction d'aucune chose créée, se laisser agir et mouvoir du principe infini qui occupe toutes ses puissances si pleinement qu'il lui est presque impossible de vouloir, désirer ni goûter autre chose que Dieu infini, qui la ravit si fort hors d'elle-même en lui qu'on peut dire qu'elle n'est qu'une avec Dieu et que son action est l'action de Dieu même, qui vit en elle sans distinction ni dissemblance, en elle sans vue de créé et d'incréé, de fini ou infini !"

Maur, Communications divines, I

dimanche 6 mars 2016

L'état fixe



La vie intérieure comprend, en gros, trois étapes : d'abord une touche de grâce, un éveil à l'amour divin, un aperçu d'une autre vie possible. Puis le vide, le dénuement, la sécheresse, où l'âme se sent seule, abandonnée entre sa vie d'avant, et la vie divine. Enfin, un état de plénitude, de consommation, un état fixe.

Mais permanent ne veut pas dire dépourvu de hauts et de bas. Le Carme Maur, un maître spirituel du XVIIème siècle, explique en quel sens cet état est fixe, et en quel sens il ne l'est pas :

"Quoique la vie de cet état [fixe] soit exempte de changement, à moins d'une infidélité bien notable surtout à l'égard de ce qui peut arriver du dehors, et immuable dans le fond de l'esprit même pour ce qui regarde l'intérieur et tout ce qui se passe au-dedans, il est pourtant vrai que les âmes ne sont pas ici exemptes de vicissitudes et changements de constitution, non pas comme j'ai dit qu'elle soient changées ou altérées en leur fond, mais je veux dire qu'elles ne sont pas toujours ici dans la jouissance ni dans la privation, Dieu le faisant ainsi pour les affermir et consommer de plus en plus en lui, tantôt se communiquant à elles dans une telle abondance qu'il semble que tous les trésors du Paradis et tous ses délices soient débordés sur elle, tantôt retirant tellement sa présence sensible de toutes leurs puissances qu'il semble qu'elles n'aient jamais mérité la moindre de ses caresses."

Mais à présent, l'âme "dans son simple fond, a toujours la même jouissance essentielle" de Dieu. Ce qui veut dire que dans le centre de soi, on est toujours en Dieu, car on a reconnu qu'en vérité, ce centre de soi est Dieu. Par contre, le corps et l'âme participent plus ou moins à cette union, selon les circonstances. Il y a là des degrés infinis de progrès possible. Et, comme nous sommes doués de libre-arbitre, nous pouvons toujours régresser.

Extrait du Sanctuaire de la divine sapience de Maur de l'Enfant-Jésus, p. 129

lundi 29 février 2016

La vie ressuscitée



La vie intérieure est une succession de morts et de renaissances, de vides et de plénitudes.
Après le vide où l'on meurt à une façon d'être, on renaît à une autre. Voici laquelle : dans cette vie nouvelle, la personne ne vit plus par elle-même, mais le divin vit à travers elle. Cela n'est pas vu des autres, mais sa vie intérieure est toute différente. Elle ne fait plus rien, mais Dieu fait à travers elle, car elle est vide, disponible, ouverte aux impulsions de la grâce, de sorte que

"Dieu ne trouvant plus d'entre-deux ni de milieu entre soi et elle... elle se va plonger tout soi-même dans le sein de cette mer d'amour, créée à la vérité, mais pourtant qui n'a point d'autres limites que celles de l'infinie bonté de Dieu... Cette créature est engloutie et abîmée par l'amour infini et incompréhensible de son Dieu dans le sein de la divinité, qui est le principe et le centre de tout être créé, et où les esprits bienheureux et vraiment amoureux recoulent, reposent et sont unis par le lien d'une charité admirable."

Mais cela ne revient pas à dire que cette personne soit merveilleuse et parfaite aux yeux des autres : "Ce n'est pas à dire que tout ce qu'on fait [dans cet état] soit toujours bien trouvé de tout le monde : au contraire, il s'en trouvera toujours plus qui trouvent à redire dans les façons de faire de ceux que Dieu tient dans cet état, qu'il ne s'en trouvera qui les approuvent."

Maur, Sanctuaire de la divine sapience, p. 125

L'auteur explique qu'il y a à cela deux causes : premièrement, les mouvements de la grâce sont inconnus à ceux qui s'en détournent. Et deuxièmement, Dieu laisse les personnes qui vivent en lui et par lui être méprisée, afin qu'elle ne sombrent pas dans la mégalomanie spirituelle...

Mais l'essentiel est qu'on peut dire que cet état est un même état avec Dieu, un état d'union où la personne se laisse librement posséder par la liberté divine.

mardi 23 février 2016

Contempler simplement l'Essence simple



L'acte mystique - se laisser emporter par la vibration du cœur, tout simplement - est l'essence de tous les actes bons, beaux et justes, de tout ce que l'on appelait autrefois les "vertus".
Un moine français, Maur de l'Enfant Jésus, nous rappelle d'abord que cet acte, nommé aussi "contemplation", est un silence, mais un silence savoureux, un silence de plénitude. En lui, on se sent incapable d'agir, mais par excès et non pas à cause d'un manque :
"Cette impuissance d'agir [que l'on ressent alors] vient plutôt d'abondance et de plénitude, que de privation et de disette." Ce vide accueille les débordement de l'amour divin.
Ensuite, "on ne s'aperçoit plus que d'une lumière universelle, qui fait connaître une bonté infinie." Dans cette connaissance amoureuse ou amour pénétré de science divine, l'âme
"ne voit plus qu'une simple vérité ou lumière, et ne goûte plus qu'un simple et unique bien ; aussi ne faut-il qu'elle n'ait pour tout acte qu'une simple attention vers cette vérité, et qu'une simple inclination vers cette unique bonté, qu'elle ne doit plus regarder hors de soi ; mais elle doit contempler et aimer en soi-même, comme son unique félicité, oubliant toutes choses pour prendre en elle son seul plaisir, et pour se transformer en elle autant que la faiblesse et l'infirmité humaine le pourra permettre. Il faut dire de même des attributs divins, des illustrations admirables, des lumières, des sublimes intelligences, des profondeurs et de tout ce qu'on saurait dire et penser de distinct de la divine Essence, au moins selon notre concept ; car il faut désormais regarder tout cela comme un dans cette même Essence divine, par un simple regard actuel qui suit en tout cet état, comme la vie de notre âme."
Autrement dit, cette vibration du cœur, contemplée comme vérité et ressentie comme bonté, est simple. De sorte qu'il n'y a pas besoin de contempler ni de ressentir autre chose. De plus, cet amour véritable est "en soi", et il est vain de le chercher au-dehors. 
Et donc, attendu que cette vérité bonne est en soi et qu'elle est absolument simple, "il n'est point besoin de sortir de cette simple contemplation pour réfléchir sur les effets particuliers de l'amour de Dieu envers les hommes, puisqu'on les comprend dans l'éminence de ce regard simple et amoureux dans leur propre cause, qui est l'amour, beaucoup plus parfaitement qu'on ne pourrait faire en les considérant eux-mêmes." En d'autres termes, inutile de chercher les effets particuliers de cet amour vrai : tous les effets désirables sont contenus dans l'amour vrai lui-même, comme les rayons sont dans le soleil. Et donc, au lieu de nous disperser dans la considération de ses effets, restons recueillis dans la contemplation simple de cette Source de tous les dons, source qui est en nous, qui n'est jamais séparée de nous, même quand nous nous détournons d'elle par notre libre-arbitre.
Maur s'appuie ici sur la distinction platonicienne entre deux formes de connaissance : la connaissance discursive (dianoia), qui regarde un à un les aspects de la vérité, comme les facettes d'un diamant ; et l'intellect (noesis) qui contemple simultanément, hors du temps donc, toutes ces facettes.

Extraits du Sanctuaire de la divine sapience, de Maur, pp. 116-117

dimanche 14 février 2016

Dans le rien divin, une nouvelle naissance



Le vide, l'immensité, le silence, sont le trône de la fontaine de vie, de l'amour plus fort que la mort. 
Le vide n'est pas un but en soi. En son vaste sein, quelque chose, un je-ne-sais-quoi, se met à couler, un nectar dont jamais nulle âme ne fût rassasiée, une vibration au centre de la poitrine :

"Et ainsi, [dans le vide], l'âme ne voit plus rien, ni en Dieu ni dans les créatures, vers quoi elle puisse ou doive tendre, ni aucune manière d'agir qui lui puisse être utile".

C'est le fameux "il n'y a rien à faire" des "éveillés" d'aujourd'hui, le non-agir du Tao, l'in-action chrétienne, qui veut tout simplement dire qu'on se laisser agir.
Soit. Mais à quoi bon, s'il ne reste rien ?
A ceci de bon, car ceci reste :

"Ce qui lui reste, c'est qu'au milieu de son obscurité elle sent au plus profond de soi-même, une vertu secrète qui l'attire sans pouvoir, savoir ni comprendre ce que c'est, et comment cela se fait : car il ne lui paraît rien du tout qui puisse tomber dans son entendement, ni que sa volonté puisse embrasser ou poursuivre, et encore qu'elle ressente bien l'opération de cette vertu qui la pénètre, elle ne peut pourtant y contribuer autrement qu'en la laissant faire et en se laissant (pour ainsi parler) dévorer à elle... C'est ce feu qui doit consommer toute la propre vie de l'âme, et lui en redonner une toute nouvelle.. qu'il la transforme enfin et la fasse semblable à Dieu, autant que la créature lui peut ressembler."

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 86 

La vie intérieure, comme toute vie, est faite de morts et de renaissances.

dimanche 7 février 2016

Dans le divin rien



Le vide est le trône du cœur :

"Ici, l'âme...demeure comme sans mouvement, et sans envie d'en avoir : aussi ne voit-elle rien, ni de plus bas ni de plus haut, et même elle n'a plus d'idée de Dieu formée par le concept. Et son opération ne trouvant plus de contrariété en elle, ne se fait plus sentir comme avant. On dirait que l'âme est comme toute fondue dans une certaine vacuité abyssale où l'on ne voit ni fin ni commencement... L'on ne saurait donner de préceptes pour cet effet, ni bien décrire ce que c'est."

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 83

dimanche 31 janvier 2016

La vie intérieure est inaction



Nous sommes habitués à progresser par nos efforts.
Mais dans la vie intérieure, tout notre effort doit être de nous laisser agir par l'énergie divine. 
C'est l'in-action, ou action intérieure.
Comme le conseille un Carme :

"les âmes ne sont pas encore accoutumées à ce genre de vie, elle ont de la peine...à s'empêcher de tendre à force de voiles et de rames...dans cet océan de la Divinité.
Mais à présent qu'elles n'ont pour motif que l'unique plénitude...il ne faut plus qu'elles usent d'autres industries ni effort que d'un simple écoulement de cœur en lui."

Mais pourquoi "vie intérieure" ?
"On appelle cet exercice vie, parce que l'âme n'en doit jamais être privée, autrement on pourrait dire qu'elle serait morte, comme l'on dit d'un corps mort, qu'il n'a plus d'âme. Et aussi...on l'appelle vie simple... Il est impossible que l'esprit qui a goûté Dieu simplement, par habitude et non en passant seulement, puisse jamais trouver goût ni s'appliquer à le cherche autrement."

Il n'y a pas de rémission :
"Quand Dieu s'est fait goûter au fond de l'âme, il laisse une impression quasi éternelle, et qui rappelle à soi tous les mouvements d'esprit avec une telle force qu'il ne peut jouir d'aucune satisfaction ailleurs que dans ce fonds qui est son centre et sa vraie demeure."

Maur de l'Enfant Jésus, Théologie chrétienne et mystique, pp. 71-73

dimanche 24 janvier 2016

Après la méditation

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D’ordinaire, la méditation est une activité mentale. Un entraînement de l'attention sur divers sujets, comme la compassion, Dieu, ses attributs, le souffle, le corps, les émotions, le karma... 
Au-delà, il y a la contemplation : un regard simple ou l'âme se laisser aller, sans soucis, sans chercher à faire attention : il n'y a qu'un acte d'abandon, d'ouverture simple, de pleine disponibilité.

Un moine décrit ainsi ce regard du cœur :

"Il faut donc que l'esprit humain, qui jusqu'ici a eu la liberté de parcourir indistinctement par toutes les perfections divines pour en considérer le long et le large..." en vivant mille expériences, en goûtant des intuitions, des éveils et autres révélations, "commence à retirer cette étendue de vie et de vue multipliée pour faire recouler simplement son inclination amoureuse en Dieu, qui en est l'auteur et le principe qui l'a fait naître dans le fond de l'âme, sans aucun effort de sa part, sans persuasion ni prévenance de lumière particulière", sans savoir clair et distinct, "mais par l'anticipation de sa vie radicale et foncière, laquelle il occupe et remplit de sa divine vertu, qui la pénètre et l'attire si fortement qu'elle ne peut rien goûter ni trouver bon sinon Dieu, bien qu'elle ne voit rien en lui de particulier qui l'attire, mais seulement elle voit une plénitude à laquelle elle est attirée si secrètement qu'il lui est presque impossible d'y résister." 

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 71

Je m'ouvre, quelque chose s'insinue, prend le contrôle et m'emporte encore plus loin dans le rien, où un autre courant me prend, et ainsi de suite, à l'infini...

vendredi 22 janvier 2016

Comment la religion entrave l'intérieur

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Les religions se prétendent gardiennes des moyens de parvenir à l'accomplissement intérieur. Mais en réalité, elles sont un obstacle à cet accomplissement. 
Non seulement parce qu'elles sont corrompues par leur pouvoir, mais encore parce qu'elle cachent la vérité simple sous une multitude de rites et d'obligation qui sont censées assurer une forme de sécurité : "Purifiez-vous ! Préparez-vous ! Faites ! Pratiquez ! Obéissez ! Ne réfléchissez pas !" Tel est le message de tous les prêtres, de tous les gourous, lamas et autres bergers. Ils cherchent à effrayer leurs ouailles, plutôt que de les encourager à faire usage de leur liberté. Sous couvert de leur assurer la survie, ils les empêchent de grandir.
Le doigt, censé pointer vers la lune, la cache bien plutôt.
C'est ce que dit ici un moine Carme, mais mystique :

"Je ne puis m’empêcher de croire que toutes les grandes méthodes qu'on a inventée pour conduire à la dévotion, ne soient cause que si peu de personnes trouvent et cherchent Dieu purement et en vérité, ou bien c'est après un si long temps que la plus grande partie de la vie se passe à les apprendre ; et, après les avoir bien routinées, le plus souvent on voit ces pauvres âmes autant attachées à leur propre intérêt et au service de leurs appétits et passions, qu'elles aient jamais été."

Tout est dit. Parti à la recherche de Dieu, on revient avec un nouvel ego, spirituel ou religieux ou autre. On devient expert en yoga, en méditation, en tantra, en thérapie-ceci, thérapie-cela, on a fait de milliers de prosternations, récité des millions de mantras, visité tant de sanctuaires... Et l'on est d'autant plus attaché à soi, à ce faux Soi, à cette image de soi, qui ne vit que pour le regard des autres; C'est la religion. Comme dit Longchenpa, "une chaîne dorée entrave autant qu'une chaîne de fer".

Notre Carme poursuit :

"La raison, à mon avis, de leur défaut est qu'elles s'étudient plus à se rendre parfaites dans leurs artifices et méthodes qu'en Dieu et pour Dieu.... C'est ainsi que les hommes s'aveuglent dans la lumière, et qu'ils se bâtissent des cachots de servitude dans le palais de la vraie liberté, et s'attachant plus fortement à leur propre dévotion qu'à Dieu même, ils s'empêchent de parvenir à la jouissance par les mêmes moyens qui les y devraient conduire."

Maur de l'Enfant Jésus, Théologie chrétienne et mystique, p. 49

Alors détournons notre attention de ces prétendus moyens, tout "traditionnels" soient-ils, et retournons-là vers notre centre, simplement et sans fioriture. Non pour y trouver le bonheur, la paix ou autre chose, mais parce que c'est la vérité. Que le doigt accomplisse enfin sa fin !

dimanche 10 janvier 2016

Entre vide et plénitude

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Touché par la grâce, allant d'extases en extases, l'âme intérieure perd peu à peu des points de repère, jusqu'à un état de vide total, privé de tout appui. Mais en réalité, Dieu est l'appui; Cet état est simplement décrit comme "vide" par rapport aux états précédents. L'âme est alors comme un miroir immobile, comme un vitrail transparent :

"L'âme ne voit plus rien d'elle-même, elle ne voit rien de Dieu, elle ne peut plus agir, plus s'abandonner, plus vivre ni plus mourir ; elle ne conçoit ni ténèbres ni lumière, elle ne voit ni sortie ni entrée, elle ne peut ni désirer ni fuir, elle ne peut se plaire dans sa perte ni s'en attrister. Tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'elle est dans un désert infini, suspendue comme entre le ciel et la terre, sans avoir un seul cheveu sur quoi s'appuyer. Elle est sans foi, sans espérance et sans amour, ce lui semble, d'autant qu'elle ne peut réfléchir là-dessus, mais pourtant jamais elle n'aima si fortement ni si parfaitement... Si elle doit faire quelque chose, c'est se rendre attentive sans aucun sien effort et ne mettre aucun empêchement à ce que Dieu fait en elle, ni par de subtiles réflexions, ni par soupirs, ni par admirations, mais comme une eau très belle et claire qui est arrêtée, reçoit sans émotion ce que Dieu fait en elle."

Maur de l'Enfant-Jésus, Exposition des communications divines, p. 175

Cet état est l'état de silence ultime, juste avant la plénitude parfaite, car vides et plénitudes alternent et vont s'approfondissant l'un l'autre jusqu'à leur perfection.

Cet avant-dernier état est le dernier des "moyens". Là, on "ne peut bonnement donner aucun précepte, ni pour y arriver ni pour y demeurer...parce que la créature ne fait ici que suivre les actions de Dieu."

Et cet état de vide total est de durée indéterminée :
"C'est assez de dire qu'ici l'âme n'a plus rien, et dans les autres qu'elle a encore quelque chose. Pour la durée de cet état, elle est aussi longue qu'il plait à Dieu ; car il n'y a que lui qui puisse ressusciter l'âme de cette mort à la vie."

vendredi 8 janvier 2016

La science savoureuse

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La théologie mystique est "une secrète et très intime conversation de l'âme avec Dieu". Ici Dieu enseigne, alors que dans la théologie humaine, c'est l'homme qui essaie de connaître Dieu par ses propres efforts. 
Cette théologie du silence est une "science savoureuse". On laisse Dieu imprimer son image en nous, si bien que la seule action du pratiquant est de se laisser faire par Dieu.

"Cette théologie est une théologie du cœur, beaucoup plus que de l'entendement, plus dans l'expérience que dans la science, presque toute de Dieu et très peu de la créature : car c'est lui-même qui en est le maître et l'objet tout ensemble, et qui l'enseigne par l'application réelle de ses impressions dans le fond de l'âme, lesquelles servent de principes à cette toute divine théologie, et se répandent du centre dans la circonférence des puissances, pour les émouvoir à agir tout divinement et à recouler sans cesse vers la source qui les a remplies."

Martial d'Etampes, Entrée à la divine sagesse, 1651, p. 32

Le "centre des puissances", c'est le cœur ou volonté, c'est-à-dire la faculté d'aimer. Le coeur est le point de contact entre le "je" et Dieu, voir Dieu lui-même. En tous les cas, c'est de là que commence la transformation qui va ensuite toucher les autres facultés, l'entendement, la mémoire, puis les cinq sens. On sent ainsi comme une fontaine d'amour qui s'écoule du centre de soi, qui envahit tout l'être, et qui le pousse à aimer en retour, de plus en plus, ce qui se donne ainsi gratuitement dans le silence. On goûte d'abord, on connait ensuite.

Désordre humain, ordre divin

Ce qui paraît désordre serait-il partie d'un ordre supérieur ? Semblance de défaite est-elle victoire dans une vue plus vaste ? ...