samedi 7 novembre 2015

La foi d'être



Nous doutons souvent. Mais doutons de notre identité, de notre corps, de nos sensations, de nos jugements, de nos souvenirs, des choses, des êtres, de l'avenir. Nous doutons d'être à la hauteur, d'être à notre place, etc. 
Mais nous ne doutons jamais d'être. 
D'où vient cette foi mystérieuse ?

Quand on raisonne, c'est bien connu, on abouti à des connaissances relatives : une proposition est vraie parce que, en droit, son contraire peut l'être. Même si la raison fourni un degré de certitude plus grand que l'opinion, que la conjecture ou la simple croyance, elle est toujours en sursis d'être réfutée. Même si elle reste vraie, elle est vraie par rapport à un opposé, en relation à une erreur. Cette connaissance n'est pas totale, absolue, complète. Voilà pourquoi il existe une multitude de philosophies, de points de vue sur le monde, qui se complètent comme les facettes d'un diamant.

Mais l'intelligence ou intuition n'est pas de la même nature. Dans la contemplation (l'acte de l'intelligence), on ne connaît pas un objet, une chose, mais la lumière grâce à laquelle on connait les choses. La lumière s'éclaire elle-même par elle-même. La conscience se savoure elle-même. C'est la connaissance pure, sans objet, mais pleine de connaissance, de lumière et de présence. On est est, sans rien être en particulier. Il n'y a pas de séparation entre le sujet et l'objet. Juste une sorte de silence, intense et nonchalant à la fois.
Or, cette lumière n'a pas d'opposé, car rien ne peut être connu en dehors d'un acte de connaissance. Et cette lumière est cette connaissance. La lumière n'éclaire pas d'obscurité. Ainsi, l'obscurité n'est pas l'opposé de la lumière, mais sa privation. Et, dans le cas de la conscience ou intelligence, cette obscurité n'existe qu'au sein de la lumière elle-même, grâce au pouvoir qu'a la conscience de se nier pour laisser place à sa manifestation de soi comme autre. Quand je me dit que "je n'avais pas conscience", c'est toujours sur fond de conscience. Si l'on perçoit une zone d'obscurité, c'est grâce à la lumière de la conscience qui éclaire cet objet, cette obscurité.

Voilà pourquoi la connaissance immédiate de soi, intuitive, n'est comparable à aucune autre connaissance. Les autres connaissances sont des connaissances portant sur des objets, multiples, séparés. Au contraire, l'intelligence est connaissance de la connaissance, vision de la vision, par un retournement mystérieux mais simple.

C'est ce que dit l'aveugle de Marseille dans cet extrait :

"Tout raisonnement est sujet à un raisonnement contraire, et toute vérité à une erreur qui lui est directement opposée. Mais il est vrai qu'ici [dans la contemplation] l'âme ne raisonne point, qu'elle ne connaît rien d'opposé à son objet, non plus que celui qui voit la lumière ne se peut imaginer une qualité contraire à la lumière, si ce n'est les ténèbres qui ne sont pas une qualité contraire, mais une privation pure".

François Malaval, La belle ténèbre, 1670, p. 158

Si dans la contemplation est souvent décrite comme un vide ou une ténèbre, cela "vient aussi de l'éblouissement où l'âme se trouve souvent par un excès de clarté". Et aussi d'un sentiment d'humilité face à cette merveille de simplicité et de richesse, ce paradoxe vivant d'une évidence insaisissable, qui se révèle en se cachant.

La raison connait dans le temps.
L'intelligence embrasse hors du temps.
Il y a la même différence et la même ressemblance entre les deux qu'entre la lumière et les couleurs.

Nous doutons des couleurs.
Mais jamais de la lumière même.
Car nous sommes cette lumière.

C'est pourquoi aussi l'acte de conscience "je" n'est pas une construction mentale portant sur un objet par opposition à un autre, mais l'intuition totale de la lumière consciente. Ce point, expliqué dans le Poème pour la reconnaissance (Îshvara-pratyabhijnâ I, 6, 1-6), est comparable à ce qui est dit ici par Malaval, et qui est tout à fait dans la tradition platonicienne.

jeudi 5 novembre 2015

Richesse de l'expérience mystique

peinture : Vierge au jardinet (anonyme, début XVIe siècle)

L'expérience de Dieu est d'abord une expérience de vide, c'est-à-dire d'ouverture, de disponibilité, d'écoute et de nudité. Mais au sein de cette vacuité, se révèle la saveur de l'être, saveur qui enveloppe toutes les autres. Comme le Soi des Upanishads qui enveloppe tout ce qui est beau et bon, l'expérience de Dieu dont parlent les mystiques chrétiens est l'expérience d'une richesse, d'une simplicité où tout est donné dans le temps d'un instant. D'où la liberté du mystique vis à vis du monde et, surtout, vis-à-vis de sa propre personne et de ses tendances. Rempli par Dieu qui embrasse en soi tout ce que l'homme désire, l'homme devient indépendant par rapport aux choses de ce monde. Si un certain détachement prépare peut être à l'expérience mystique, il est certain que l'expérience mystique débouche sur un véritable détachement intérieur. "L'unique nécessaire" nous délivre peu à peu de tout le superflu, et d'abord de l'image d'un soi-même, de cet amour-propre dans lequel nous nous noyons sans cesse, à l'image d'un Narcisse amoureux de son reflet.
La liberté mystique vient de la richesse de la contemplation de Dieu en soi et en tout, richesse merveilleuse enveloppée dans un regard simple et nu, qui voit tous les biens simultanément, dans une unité qui dépasse la raison. Ce sont une intuition et un acte d'intelligence, une "intellection" dans le langage de la scolastique. C'est cette vision simple, sans multiplicité mais infiniment riche, que décrit ici l'aveugle de Marseille. Dans ce regard nu, on voit la vérité incréée, par-delà toute raison, mais l'on voit aussi que cette vérité embrasse en elle toutes les vérités et tout ce que l'on désire :

 "Comme les diverses considérations de Dieu se ramassent, s'unissent et se rencontrent en une seule idée qui les comprends toutes [, l'idée de l'être], de même les affections distinctes que nous avons formé de Dieu produisent une affection universelle en laquelle on goûte avec suavité toutes les autres affections.... C'est ainsi que l'on voit d'un seul regard toutes les beautés d'une prairie, que l'on odore d'un seul trait toutes les fleurs d'un bouquet, et que l'on entend tout à la fois les différentes parties d'un concert, sans que ce mélange troue ni altère les sens qui en son frappés. AU contraire, ils se recréent merveilleusement par la variété de tant de choses unies et par l'union de tant de choses diverses."

François Malaval, La belle ténèbre, p. 156

Cette expérience est l'expérience de la diversité au sein de l'Un, et de la présence de l'Un au sein de la diversité des choses et des êtres. Le premier aspect est le yoga de Shakti (l'expérience du "premier instant" du désir ou de n'importe quel choc émotionnel) ; le second est le yoga de Shiva (l'expérience de la transparence des choses, en un silence nu et intense). L'expérience mystique est universelle. Et elle est ouverte, en droit, à tous.

Voici un exemple de concert spirituel, par l'un des plus grands compositeurs baroques, Biber. C'est un cycle de quinze œuvres, les Sonates du rosaire, qui préparent à la contemplation mystique. Voir ici pour une introduction au symbolisme très riche de cette oeuvre au symbolisme très riche. La sonate n° 10, La crucifixion, par l'ensemble Musica Alchemica :


mercredi 4 novembre 2015

Vide de tout

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Plus on est vide, plus on est plein de Dieu. Alors, tout est Dieu, dans un dialogue universel, car Dieu est l'être de toute chose :


"Quand l'âme est vide de tout, excepté de la pierre vive qui est Dieu, il est impossible de rien faire ni de rien dire sans que tous les objets ne réveillent en nous cette présence. Tous les objets disent : "Dieu" ; et l'âme répond intérieurement "Dieu".


Malaval, La belle ténèbre, 1670

mardi 3 novembre 2015

Différence entre méditation et contemplation

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Quelle différence entre méditation et contemplation ? La méditation est mentale, discursive et est une action continuelle de notre part. La contemplation est intellectuelle, intuitive et consiste à se laisser faire par l'in-action divine :

"La contemplation n'est pas un acte de la raison comme la méditation, mais un acte de l'intelligence...qui nous apprend que Dieu est en nous et nous en Dieu, acte affermi par le continuel exercice de la présence de Dieu, purifié et perfectionné par le secours de la grâce qui nous appelle, nous attire, nous établit et nous conserve en cette vue toute lumineuse et toute amoureuse de la divinité, où l'âme dit continuellement, sans le dire, que Dieu est".

François Malaval, La belle ténèbre, 1670, p. 156

dimanche 1 novembre 2015

Différence entre intelligence et raison

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La vie mystique est l'expérience directe de Dieu. Or, ceci n'est pas possible dans la raison. Il y a donc une autre partie de l'entendement, l'intelligence ou intuition intellectuelle, encore désignée par de nombreux synonymes hérités de la tradition platonicienne : fond de l'âme, un de l'âme, fine pointe, fleur de l'intellect, cime de l'esprit. "Intelligence" traduit le grec noésis, que l'on rend également par "intellect". Ainsi, dans le texte mystique ci-dessous, l'intellect n'est pas une faculté discursive, mais le pouvoir de connaître Dieu directement et indiciblement. "Intellectuel" n'est pas synonyme d'une vie médiatique et mentale intense, mais d'une contemplation du divin en soi et dans l'univers. Les anges vivent de cette contemplation, contemplation dont l'intensité comprend une infinité de degrés, car la vision de Dieu, même directe, peut s'approfondir à l'infini, attendu que Dieu est infini. La raison joue alors un rôle ambigu : dans le platonisme et chez les mystiques chrétiens qui s'en inspirent le plus, la raison prépare à la contemplation mystique, à l'intellection ou intuition de Dieu. Mais dans d'autres traditions (celle des franciscains principalement), la raison est davantage définie comme un obstacle à l'union mystique, et c'est la volonté, faculté de l'amour, qui est alors privilégié.
Mais la plupart des mystiques s'accordent à reconnaître qu'il n'y a pas d'intelligence sans amour, et que l'amour est une sorte de connaissance.
Il y a donc deux façons de connaître : par le raisonnement et par l'intelligence. Le raisonnement est discursif et progressif. L'intelligence est intuitive et atemporelle. Elle connaît d'un coup - ce que l'on désigne par le terme de "concept", qui ne désigne pas ici une construction mentale, mais une compréhension globale et simultanée de tous les aspects d'un objet.

Dans ce passage, un docteur de la Sorbonne explique la distinction traditionnelle entre raison et intelligence :

"L'entendement de l'âme est un, mais il a une double vertu, comme une même fleur a diverses propriétés. 
Sa première vertu est une force de raisonner en tirant une conclusion à partir de ses principes, et cela s'appelle ratiocination ou discours. 
L'autre est une force d'entendre sans raisonner, ce qui se fait par l'unique et simple regard de l'objet qui se présente et on l'appelle intelligence.
...
"L'intelligence ainsi entendue est nommée par les mystiques : sommet ou partie supérieure de l'entendement, ou en d'autres termes qui signifient la même chose, c'est-à-dire une manière plus simple et plus universelle de concevoir. Celui qui raisonne prend les parties de son objet les unes après les autres, les examine, les définit, les divise, les démontre. Mais celui qui regarde les choses d'une simple vue, se proprose tout son objet à la fois sans rechercher ni principe ni conséquence, et ainsi il jouit sans peine d'un concept universel de toutes les vérités particulières qui se trouvent dans son étendue."

François Malaval, La belle ténèbre, II, 3, p. 154

Désordre humain, ordre divin

Ce qui paraît désordre serait-il partie d'un ordre supérieur ? Semblance de défaite est-elle victoire dans une vue plus vaste ? ...