mardi 20 février 2018

J'ai trouvé ma liberté




Je n'ai plus rien à prétendre,
Plus d'amis à rechercher,
Plus de causes à défendre,
Plus de desseins à cacher :
Je ne saurais plus rien craindre,
Rien déguiser ni rien feindre.
Après avoir tout quitté,
J'ai trouvé ma liberté.
Aussitôt qu'à cette perte 
Mon esprit s'est préparé,
Ma poitrine s'est ouverte,
Et Dieu s'en est emparé :
Sus, monde, quittons la place,
Rien que Dieu, rien que la grâce.
Après avoir tout quitté, j'ai trouvé ma liberté.


Alexandre Piny, Cantiques spirituels de l'Amour divin, Paris, 1654

dimanche 18 février 2018

Une omelette pour Dieu

Il n'est pas nécessaire d'avoir de grandes choses à faire. 
Je retourne ma petite omelette dans la poêle 
pour l'amour de Dieu.
Quand elle est achevée, si je n'ai rien à faire,
je me prosterne par terre et adore mon Dieu
de qui m'est venue la grâce de la faire,
après quoi je me relève plus content qu'un roi.
Quand je ne puis autre chose, 
c'est assez pour moi d 'avoir levé une paille de terre
pour l'amour de Dieu.

Les moeurs de frère Laurent, p. 69, éditions du Seuil


vendredi 26 janvier 2018

Un rien de temps suffit

La vie intérieure se nourrit de touches brèves, mais répétées.
Ce sont des actes purement intérieurs de silence,
où simultanément l'âme se jette dans la mer divine
comme une onde qui aspire à la parcourir
à l'infini, sans jamais n'être rien autre que cette mer.


La brièveté de cet acte est décrite chez plusieurs mystiques.

Ainsi le Nuage d'inconnaissance :

"Un rien de temps, aussi petit soit-il, et le ciel peut être gagné et perdu....
Aussi donne toute ton attention à cette oeuvre, et à sa merveilleuse manière,
intérieurement, dans ton âme.
Car pourvu qu'elle soit bien conçue,
ce n'est qu'un brusque mouvement,
et comme inattendu,
qui s'élance vivement vers Dieu,
de même qu'une étincelle du charbon.
Et merveilleux est-il de compter les mouvements qui peuvent,
en une heure,
se faire dans une âme qui a été disposée à ce travail.
Et pourtant il suffit d'un seul mouvement entre tous ceux-là,
pour qu'elle ait,
soudain et complètement,
oublié toutes choses créées?"

(Nuage, chapitre IV)

Et Catherine de Gênes :

"L'amour qui est Dieu même,
instantanément et sans intermédiaire 
découvre sa fin et son repos suprême."

(Vie de C. de Gênes chap. III)

L'ermite Jeanne de Cambry décrit la jouissance de Dieu
jusque dans les œuvres extérieures :

"Or ceci se fait par une nudité et un délaissement
de toutes ses propres opérations et recherches trop actives...
[L'âme] vient à s'écouler 
jusqu'au plus profond abîme de son néant. 
Et lors au moment que l'âme et ses puissances sont anéanties,
par cette profonde humilité,
cet esprit, partie suprême de l'âme,
vient à s'envoler plus vite
qu'un éclair,
ou plus que le rayon du soleil,
jetant sa brillante lumière en quelque lieu
lorsque les obstacles en sont ôtés.
Ainsi donc cet esprit vient à s'envoler à l'union de son Dieu,
retournant à lui comme à son centre.
Car Dieu est vraiment le centre de notre âme..."

(Traité de la ruine de l'âme, livre III, chap. XVIII, éd. de 1645)

Enfin, Bernardino de Laredo :

"Surmontant le créé et sortant de lui,
l'âme va à Dieu par une élévation d'esprit subite et instantanée ;
elle ne demeure en chemin pas plus longtemps
que la paupière de l’œil ne prend à cligner,
à la façon d'un rayon du soleil,
lequel à l'instant qu'il naît à l'orient
arrive e, occident.
Ainsi doit faire l'âme qui en un instant
élève l'esprit par la voie de l’aspiration,
laquelle est plus légère et momentanée 
que le rayon même du soleil."

(Ascension du mont Sion, traduit par D. Tronc, Expériences mystiques, vol. II, p. 252)

Ainsi l'âme plonge en ce geste,
à la fois actif et passif.
Puis elle se laisse emporter par son écho,
comme le regard, qui suit la ride sur une eau calme,
va se perdre là où


cette onde se perd.

mercredi 20 décembre 2017

La vie véritable


"Maître Eckhart a écrit : 
'L'état d'esprit que tu as à l'église ou dans ta cellule,
emporte-le avec toi dans le monde,
dans ton agitation et ton inconstance.'
Au tréfonds de chacun de nous,
il est un merveilleux sanctuaire de l'âme,
un lieu saint, un Centre divin, 
une voix qui se fait entendre,
et nous pouvons y revenir sans cesse.
L'Eternité frappe à la porte de notre coeur,
elle cherche à pénétrer dans notre vie déchiquetée par le temps,
elle nous réchauffe en nous faisant entrevoir une magnifique destinée,
elle nous appelle à trouver en elle notre véritable foyer.
Obéir à ces appels, s'en remettre joyeusement,
corps et âme, sans réserve,
à la Lumière intérieure,
c'est le commencement de la vie véritable."

Thomas R. Kelly, La Présence ineffable, p. 17

mercredi 13 décembre 2017

L'adorante ignorance


Dialogue entre un gentil et un chrétien :

Le gentil : Je te vois pieusement agenouillé et versant des larmes d'amour certainement pas hypocrites, mais venant du fond du cœur. Dis-moi, qui es-tu ?
Le chrétien : Je suis un chrétien.
Le gentil : Qui adores-tu ?
Le chrétien : Dieu.
Le gentil : Qui est le Dieu que tu adores ?
Le chrétien : Je l'ignore.
Le gentil : Comment peux-tu adorer avec tant de sérieux ce que tu ignores ?
Le chrétien : C'est parce que je l'ignore que je l'adore.


Nicolas de Cues, Le Dieu caché, 1, trad. Hervé Pasqua

mercredi 29 novembre 2017

Désordre humain, ordre divin


Ce qui paraît désordre serait-il partie d'un ordre supérieur ?
Semblance de défaite est-elle victoire dans une vue plus vaste ?
Dans le passage suivant, Madame Guyon essaie de nous faire comprendre
pourquoi la vie intérieure connait tant de hauts et de bas :

"La conduite que Dieu tient sur l'homme
est une conduite universelle : car quoi qu'il y ait l'ordre particulier
qui regarde chacun de nous, il est néanmoins tellement dépendant
de cette ordre général, que pour peu qu'il s'en éloignât il mettrait 
tout dans le désordre. Les désordres, les renversements des empires
sont une fuite de cet ordre général ; et ce qui nous parait désordre
à cause de notre manière de voir les choses, est un ordre admirable
selon la divine sagesse : de sorte que ce désordre particulier est
ce qui conserve l'ordre général."

Quand donc nous avons vécu une expérience intense, mystique,
un moment de grâce ressentie, et que ce moment semble passer,
que nous avons l'impression de retomber, que la présence nous quitte,
ce "désordre" s'insère dans la trame d'un ordre plus vaste. 
Car nous ne connaissons pas la fin de l'histoire. Et vouloir juger
de tous les détails avant cette fin est difficile.
Nous sentons confusément, mais avec force, cette fin : c'est la foi.
Et si Dieu semble nous quitter, c'est parce que ce que nous avons pris
pour Dieu n'était pas Dieu. Et comme Dieu nous veut à lui,
il nous prive de ce qui n'est pas lui, afin que nous ouvrions les yeux,
dans un regard plus mûr, animé par un amour plus gratuit.
Même si l'expérience a été authentique, souvent elle
se solidifie peu à peu, se couvre d'images et d'une volonté
d'en faire une chose que l'on puisse utiliser quand on veut,
comme un outil. En un sens, il est vrai que Dieu est toujours
disponible, en son don. Mais de cette eau, une glace se forme
peu à peu, qui semble perdre en fluidité. Dieu veut nous en délivrer,
et voilà la cause des "désordres" dont parle Madame Guyon.
Si la grâce nous échappe, cela n'était pas, ou n'était plus, la grâce.
Un échec, une calomnie, une déception, un sentiment d'impuissance,
de perte de contrôle, sont souvent une invitation à replonger
sans espoir ni crainte dans la présence nue, vide, libre,
sans chercher le pourquoi du comment.

Madame Guyon poursuit avec l'image de la mort nécessaire,
de cette mort qui "immortalise" :

"On estime une fleur heureuse parce qu'elle est cueillie par la main
du roi, et qu'elle lui a causé un instant de plaisir. Une personne
qui meurt dans les prémisses de l'esprit, dans toute sa beauté intérieure,
est comme cette agréable fleur. Personne ne doute du plaisir qu'elle a fait :
mais pour ces fleurs rares qu'on ne cueille point, qui sèchent et sont serrées 
par le jardinier, on n'y fait pas attention. Cependant elles s'immortalisent 
par leur mort, qui pourtant les fait paraître vilaines aux yeux des hommes
dans les mêmes parterres dont elles avaient peu de jours auparavant 
fait tout l'ornement.
L'ordre général donc est, que Dieu établit, qu'il détruit ce qu'il établit,
et qu'il perpétue les choses par cette destruction. Il établit d'abord les vertus : 
mais comme elles seraient semblables à la beauté d'une fleur que le vent
et la chaleur gâtent, il tire de cette vertu d'esprit, il ôte tout l'éclat au dehors
de peur qu'elle ne soit corrompue par la vanité, mais il en laisse
l'esprit et le sel, c'est-à-dire qu'il en laisse l'essentiel et la vérité,
et qu'il n'en ôte que l'éclat : c'est de cette manière qu'il la rend immortelle."

C'est vivre caché en Dieu, mourir dans l'immensité pour renaître en elle,
jusqu'à ne faire qu'un en esprit et en jouissance.

vendredi 24 novembre 2017

Moi à toi, toi à moi.


"Donne-toi à moi, je me donne à toi ;
si tu veux être à moi, moi, je veux être à toi".

- "Seigneur, tu vis en moi avec ta grâce,
et tu me plais au-delà de tout.
Je suis forcée de t'aimer, de te rendre grâce et de te louer,
toutes choses dont je ne saurais être privée,
car elles sont ma vie éternelle.
Tu es mon aliment et mon breuvage.
Plus je mange, plus j'ai faim.
Plus je bois, plus j'ai soif.
Plus  je possède, plus j'ai envie d'en posséder davantage.
Ta saveur m'est douce,
au-delà du rayon de miel
et de toute douceur mesurable.
Faim et désir toujours en moi demeurent,
car te consommer, je ne le puis.
Est-ce moi qui te mange ?
Toi qui me mange ?
Je ne sais...
car, dans mon fond,
les deux semblent vrais...."

Et voici ce que l'Esprit de notre Seigneur répond à cela, dans l'intime de l'âme, 
non avec des paroles au-dehors, mais dans le sentir au-dedans :

"Ma bien-aimée et chérie, je suis à toi, et tu es à moi.
Je me donne au-dedans de toi, au-delà de tous mes dons.
Et je te réclame et t'attire au-dedans de moi,
au-delà de toutes tes oeuvres."

Jean de Rüusbroeck, Les Sept degrés de l'amour, trad. A. Louf, pp. 196-198

J'ai trouvé ma liberté

Je n'ai plus rien à prétendre, Plus d'amis à rechercher, Plus de causes à défendre, Plus de desseins à ...